Architecture et épigraphie des temples du Jawf dans les Basses-Terres du Yémen

Temple de Maïn - Arabie du Sud antique

(Académie des sciences de Vienne, Autriche)

Mounir Arbach
CNRS, Maison de l’Orient et de la Méditerranée,
UMR 5133 Archéorient, Lyon

Christian Darles
TRACES, UMR 5608, Toulouse

Archéologues et historiens s’accordent aujourd’hui à situer l’émergence de la civilisation de l’Arabie du Sud à l’aube du Ier millénaire av. J.-C. Cette date correspondrait à l’apparition et à la diffusion de l’écriture alphabétique sudarabique et à l’apparition de villes dotées de systèmes défensifs importants, accompagnées d’une organisation politique, sociale et religieuse propres à cette civilisation de l’Arabie méridionale[1].

Si l’on se fonde sur les datations au carbone 14 obtenues sur des bâtonnets inscrits provenant des sites de la vallée du Jawf et sur les études paléographiques communément admises aujourd’hui, on date l’apparition de l’écriture sudarabique aux alentours du Xe s. av. J.-C.[2] Cependant, ces quelques courts textes utilitaires en écriture cursive datés tout au début du Ier millénaire av. J.-C. ne donnent aucune information sur la formation des cités-États et royaumes sudarabiques. Il faut attendre, si l’on se fonde sur la fouille du temple extra-muros d’as-Sawdā’, l’antique Nashshān, édifié probablement au cours du IXe s. av. J.-C.[3], pour avoir des inscriptions mentionnant pour la première fois des noms de souverains, en particulier ceux de certaines cités-États de la région du Jawf et tout particulièrement d’as-Sawdā’[4].

A l’aube de son histoire, l’Arabie du Sud était marquée par un émiettement politique : chaque cité/tribu avait son chef portant le titre de « roi ». Les grandes entités politiques et territoriales avaient des souverains portant le titre de « mukarrib » qui signifie fédérateur, dont les plus célèbres sont de Saba’[5]. Il faut rappeler également que le monde divin était intrinsèquement lié à la vie politique et sociale. Les dieux nationaux constituaient les symboles et emblèmes des États, comme Almaqah, ‘Amm, Hawl, ‘Athtar, etc. Les cités-États avaient également leurs propres panthéons hiérarchisés. La plupart d’entre elles, les plus connues, sont celles de la région du Jawf. Elles nous ont fourni une riche documentation archéologique et épigraphique. Elles offrent également un exemple unique en Arabie du Sud en matière d’iconographie religieuse[6].

Nous mettons l’accent dans cette étude sur les temples des sites du Jawf à proprement parler, c’est-à-dire ceux qui constituaient des cités-états autonomes au VIIIe-VIe s. av. J.-C. Il s’agit du nord-ouest au sud-est de Nashshān (as-Sawdā’), Kaminahū (Kamna), Haram (Kharibat Hamdān), Qarnā (Ma‘īn) et Inabba’ (Inabba’). Nous y incluons le site de Nashq (al-Bayḍā’) du fait qu’il dépendait de la cité puissante Nashshān. Sont donc exclus les sites qui faisaient partie du monde sabéen aux VIIIe-VIe s. av. J.-C. Le site de Barāqish, l’antique Yṯl, situé à l’entrée du wādī al-Jawf, était une ville sabéenne aux VIIIe et VIIe s. av. J.-C. ; elle est devenue minéenne dès le VIe s. av. J.-C. [7]. Il en va de même pour les sites du wādī Raghwān, Kharibat Sa‘ūd et al-Asāhil, ainsi qu’al-Lisān et Jidfir ibn Munaykhir, qui sont également de culture sabéenne et qui ont été abandonnés vers le VIe s. av. J.-C., pour des raisons qui nous échappent encore[8].

Notre approche concerne autant les spécificités architecturales des lieux de dévotion que les inscriptions monumentales et l’iconographie qui y sont rattachés in situ et qui font la singularité des temples des cités-États du Jawf.

Enfin, il est à rappeler qu’excepté le site de Barāqish, avec les deux temples de Nakraḥ et de ‘Athtar dhū-Qabḍ, fouillés et étudiés par la Mission archéologique italienne, aucun site du Jawf n’a été fouillé. Seul le temple extra-muros d’as-Sawdā’ a pu être fouillé et étudié par la Mission archéologique française durant deux saisons, en 1988 et 1989[9]. La Mission archéologique française a également effectué plusieurs prospections dans les années 1980, durant lesquelles un nombre important des monuments et inscriptions de surface a pu être inventoriés et brièvement décrits[10].

Outre la rareté des sites ou monuments fouillés, les sites du Jawf font malheureusement, ces dernières années, l’objet de destructions et de pillages qui alimentent un marché régional des antiquités yéménites, avec les monarchies pétrolières – et plus généralement à l’international. Le conflit qui a éclaté depuis 2015, opposant l’Arabie saoudite avec la coalition arabe contre le pays voisin, le Yémen, n’a fait qu’accentuer la destruction, le pillage des sites et le trafic des antiquités.

Enfin, deux recherches importantes sur les lieux de cultes sudarabiques viennent d’être réalisées, celle de Romolo Loreto sur l’architecture religieuse en Arabie du Sud[11] et celle, en cours de publication, sur le phénomène cultuel en Arabie méridionale, de Solène Marion de Procé[12].

Nous partons d’un postulat selon lequel le monde divin en Arabie du Sud en général et des cités-États du Jawf, en particulier, était déjà figé aux IXe-VIIIe s. av. J.-C. De plus, selon toute vraisemblance il n’y a pas eu de construction des nouveaux temples après le VIe s. av. J.-C., tout juste des réaménagements.

Nous pouvons aller plus loin pour les temples dits des « Banāt ‘Ād », qui ont tous été construits aux IXe-VIIIe s. av. J.-C., depuis lors, aucun temple doté de décors ne serait bâti après le VIe s. av. J.-C. La fin des temples à décors coïnciderait avec l’intervention de l’armée sabéenne dans le Jawf, sous le règne du célèbre souverain sabéen le mukarrib Karib’īl Watār fils de Dhamar‘alī, à situer dans la première moitié du VIIe s. av. J.-C.[13]

Nous sommes donc en présence d’une spécificité iconographique religieuse dans les temples des cités du Jawf, unique en Arabie du Sud[14]. Cette iconographie religieuse reflète sans doute une conception anthropomorphique du divin[15].

Cette contribution sera divisée en deux parties. La première, concerne la constitution du corpus des édifices religieux temples/sanctuaires analysés ici. Une fois que ces données sont explicitées pour chaque site avec leurs temples respectifs, nous pouvons établir quelques observations et conclusion, particulièrement sur le plan architectural, constructif et décoratif. Il y a, comme nous l’avons déjà souligné[16], des points communs et des différences dans la disposition architecturale autant que dans la distribution des espaces au sein des temples sudarabiques, d’où nous pensons qu’il est possible de parler d’une spécificité des cités-États du Jawf. Certains temples sont documentés aussi bien par l’archéologie que par l’épigraphie, d’autres ne le sont que par l’une ou l’autre.


[1]  Voir tout récemment Avanzini 2016 ; Arbach 2010.
[2]  Cf. Drewes et al. 2013 ; Stein 2013.
[3]  Voir surtout J.-F. Breton 1992, 2011.
[4]  Pour la chronologie de Nashshān, voir tout récemment Arbach & Rossi 2012.
[5] Pour cette période de formation des royaumes sudarabiques, voir Robin 1996 ; Arbach 2006, 2010, 2014 ; Avanzini 2016 ; Nebes 2016.
[6] Arbach & Audouin 2004 ; Audouin & Arbach 2004 ; Arbach, Audouin & Robin 2004.
[7] De Maigret 2004.
[8] Schiettecatte 2006, 2011.
[9] Breton 1992, 1997, 2011.
[10] Robin 1992 ; GNOLI 1993 ; Avanzini 1995 ; Bron 1998 ; Breton 1998 ; Schiettecatte 2011.
[11] Loreto 2015.
[12] Marion de Procé 2016.
[13] Cf. Robin 1996 ; Arbach 2014 ; Nebes 2016.
[14] Pour une monographie des temples du type des « Banāt ‘Ād », voir Breton 1998 ; Antonini 2004.
[15] Arbach & Audouin 2004 ; Arbach 2012 ; Robin 2012.
[16] Darles 1997.